The Last Guardian – Le poids des plus belles plumes

 

 

19 dŽcembre 2016

 

 

Voilˆ, c'est fini. Nous vivons dŽsormais dans un monde o The Last Guardian est terminŽ, que dis-je, mis en vente, et ˆ disposition des joueurs du monde entier. Un ŽvŽnement ˆ part entire dans un univers dont il constituait une des arlŽsiennes les plus mythiques, et ce pas loin de huit ans aprs sa premire annonce sous le nom de code de "Project Trico". ReportŽ, au bord de l'annulation, puis comme ressuscitŽ des limbes ˆ l'E3 2015 lors d'une confŽrence PlayStation ayant fait la part belle ˆ ses semblables (Shenmue III, Final Fantasy VII Remake), la dernire crŽation de Fumito Ueda et de la Team Ico voit enfin le jour. Ce n'est plus sur PlayStation 3 comme initialement prŽvu – la console n'aura de fait accueilli du studio que le remaster HD de ses succs PlayStation 2 – et forcŽment, aprs tant d'annŽes d'attente, de suspense, de promesses, The Last Guardian Žtait beaucoup plus attendu que s'il avait tenu ses dŽlais et avait vu le jour sur le support auquel il Žtait initialement destinŽ, alors encore en retard sur une Xbox 360 continuant de dominer les ventes. Cette fois-ci, nous sommes tout simplement trois ans aprs le dŽbut d'une nouvelle gŽnŽration, o Sony s'est imposŽ comme patron en dŽpit d'exclusivitŽs sentant un peu trop le rŽchauffŽ. Ë l'heure ou beaucoup considrent encore que Bloodborne est la seule exclusivitŽ vraiment de trs haute volŽe de la PlayStation 4, et o Uncharted 4 pourrait constituer son seul vrai gros hit de 2016, The Last Guardian se doit de trouver sa place. Mais quel peut bien tre le poids d'un titre que l'on imagine miser davantage sur sa poŽsie et sa direction artistique que sa technique et son gameplay pur, surtout ˆ l'heure o la PS4 Pro souhaite s'imposer comme le support de rŽfŽrence ? Le dŽfi Žtait immense pour l'Žquipe de Ueda, que l'on imaginait bien mourir avec ses idŽes, en ayant au moins rŽussi l'ultime tour de force de les proposer ˆ un public toujours plus exigeantÉ



Ë propos de la version jouŽe :

 

Cet article a ŽtŽ rŽdigŽ aprs une expŽrience de jeu en trois longues sessions dans les jours ayant suivi sa sortie et le seul et unique patch day one proposŽ jusqu'ici, sur le disque contenu dans la (trs jolie) Ždition collector commercialisŽe dans le public. Il convient Žgalement – et surtout ! – de prŽciser que The Last Guardian a ŽtŽ jouŽ intŽgralement sur une PlayStation 4 "de base" (un modle 1 To de mai 2016, pour tre parfaitement exact), et que je n'y ai jamais jouŽ sur PS4 Pro, ni mme assistŽ ˆ des sessions de jeu sur ce support. Les screenshots ont tous ŽtŽ rŽalisŽs par mes soins.

 

 

Description: ttp://image.jeuxvideo.com/medias/148110/1481099983-2094-card.png

 

 

A Fumito Ueda Game

 

 

Le "projet Trico", par la suite rebaptisŽ The Last Guardian, c'est avant tout celui d'un homme : Fumito Ueda. Auteur avant cela du magnifique et envožtant ICO aux dŽbuts de la PlayStation 2, puis du titanesque (et toujours aussi onirique) Shadow of the Colossus en fin de vie de la machine, Ueda n'est pas un game designer comme les autres. La crŽativitŽ, la patte artistique ainsi qu'une certaine idŽe de la narration constituent les clŽs de vožte de son travail, toujours plus original et en marge des fondamentaux. Soucieux, ˆ l'instar d'un David Cage et des crŽations Quantic Dream, de raconter une histoire unique qui immergera intŽgralement le joueur quitte ˆ faire de grosses concessions sur la jouabilitŽ et le potentiel challenge, le papa d'Ico et de Wander incarne une certaine vision du jeu vidŽo, qui devenait nŽanmoins un poil prŽvisible. De fait, avant mme de poser nos mains sur un exemplaire de sa dernire crŽation, on savait ˆ quoi s'attendre au niveau des bases de son ultime projet, les trailers aidant bien en cela. The Last Guardian allait tre une expŽrience forte, bercŽe par une bande son souvent mŽlancolique, parfois grandiloquentes, sur fond de dŽcors ˆ dominante verd‰tre mettant en opposition le minuscule et le gigantesque. La narration allait se baser sur le sous-entendu et le non-dit, offrant des cinŽmatiques quasi vierges de tout script, et la jouabilitŽ risquait de se montrer limitŽe bien qu'immersive et impliquant fortement le joueur. Quant ˆ l'aspect technique, il semblait acquis que The Last Guardian allait souffrir de ses nombreux reports et de son changement de gŽnŽration mal assumŽ. En somme, tout Žtait terriblement prŽvisible, comme si avoir patientŽ sept longues annŽes, et vŽcu l'Žvolution d'un mŽdium ayant livrŽ entre-temps des Mass Effect, Red Dead Redemption, Dark Souls, Skyrim ou The Last of Us, nous avait rendus moins patients, plus t‰tillons et surtout plus aptes ˆ anticiper sans trop de surprises de quoi allait tre faite une Ïuvre se faisant trop attendre.

 

 

Partant de ce constat, on pourrait alors se demander pourquoi accorder du temps ˆ The Last Guardian. Eh bien c'est simple : il faut l'avouer, un titre ayant autant fait parler de lui et suscitŽ tant d'attente, prŽvisible ou non, ne pouvait que susciter ŽnormŽment de curiositŽ, surtout auprs de joueurs comme votre serviteur comptant ICO parmi leur panthŽon du jeu vidŽo. En outre, l'accent avait tellement ŽtŽ mis sur la crŽature rŽpondant au doux nom de Trico que l'envie d'en savoir plus Žtait bien trop forte. C'est donc emplis de doutes mais Žgalement de promesses – tous mžs par les critiques contrastŽes lues ˆ et lˆ en marge de l'achat du jeu – que nous nous sommes lancŽs, avec un ami tout aussi dŽsireux de dŽcouvrir le jeu que moi, dans cette ultime aventure proposŽe par Fumito Ueda. La premire session, d'ˆ peine trois quarts d'heure, le temps de dŽcouvrir l'environnement global et la jouabilitŽ, acheva de nous convaincre : The Last Guardian avait clairement une ‰me, quelque chose d'unique ˆ nous conter et ˆ nous faire vivre, et ce en dŽpit d'une technique bancale et un peu d'un autre ‰ge. Commencer la dernire Ïuvre de Ueda et des siens, c'est rentrer dedans ˆ coup sžr, pour tout un tas de raisons qui vont continuer de trouver du sens au fil des heures que l'on passera en compagnie du garon sans nom que l'on dirige et de son compagnon gŽant ˆ plumes. Bien sžr, on pourrait s'arrter ˆ ce postulat extrmement simple et beaucoup trop raccourci, mais avant de dŽvelopper le reste de l'expŽrience Žtonnante que constitue The Last Guardian, il convenait de s'arrter sur cette incroyable capacitŽ ˆ nous donner envie de le conna”tre et de faire un bout de chemin avec lui ds les premires minutes passŽes en sa compagnie. La marque des plus jolies histoires d'amour, diront certain(e)sÉ

 

 

 

 

Un air de dŽjˆ vu pourtant irrŽsistible

 

 

DŽbuter The Last Guardian, c'est se projeter quasi instantanŽment dans la peau d'un jeune garon dont on ignore tout jusqu'ˆ son nom. DŽmarrant sur des bases narratives aussi minimalistes qu'envožtantes, le dernier titre ŽditŽ par Japan Studio souhaite s'affranchir de toute complexitŽ scŽnaristique pour laisser place ˆ l'imaginaire du joueur. Quelques ŽlŽments indicateurs viennent  garnir un ATH discret et qui s'efface rapidement une fois les mŽcanismes de base assimilŽs (mme s'ils reviendront un peu trop rŽgulirement, on y reviendra). Et puis, on dŽcouvre surtout de suite la crŽature fantastique qu'est Trico, avec qui il convient de nouer une relation de confiance. Il ne faut mme pas dix minutes pour s'attacher ˆ cette bte aussi inquiŽtante que c‰line avec qui on comprend de suite qu'on va faire un bout de chemin, de toute faon indispensable si l'on veut sortir de lˆ. Parce que oui, reprenant les bases de scŽnario et de level design du titre qui l'a faite conna”tre, la Team Ico nous plonge ˆ nouveau dans la peau d'un enfant livrŽ ˆ lui-mme dans un dŽcor o la vŽgŽtation tente de reprendre ses droits sur tout un complexe relevant du gŽnie architectural. Mme sans avoir visionnŽ les divers trailers proposŽs depuis l'E3 2015 et l'inattendue rŽsurrection du projet de Ueda, on ne peut que constater avec satisfaction l'Žvidence d'une aventure ˆ deux entre ce gamin plus fragile qu'un vase Ming et cette bestiole immense dont on a dŽjˆ h‰te de conna”tre l'Žtendue de la puissance et des possibles pouvoirs magiques. Ceci d'autant plus que notre garon anonyme semble douŽ uniquement pour l'exploration, mais clairement pas parŽ pour le moindre combatÉ

 

 

Trs vite, on rŽalise que la sensation d'un gameplay limitŽ – marcher/courir, sauter, s'accrocher, porter des petits objets – est travaillŽe avec soin de faon ˆ nous faire sentir vulnŽrable et dŽpendant de Trico, sorte d'Žtrange croisement entre un poulet, un chat et un rat de taille gigantesque, qu'on ne dirige pourtant jamais vŽritablement. La base de la jouabilitŽ de The Last Guardian repose sur ce vŽritable tour de force : le personnage central de l'aventure est un PNJ dont l'intelligence artificielle n'est clairement comparable ˆ aucune autre vue dans un jeu vidŽo. Au dŽbut, Trico est une bte blessŽe, naturellement mŽfiante, et dangereuse pour le protagoniste du fait de sa masse et de sa puissance titanesque. On ne peut alors que l'inciter ˆ nous suivre, et exploiter ses pouvoirs surprenants comme les rayons laser explosifs que projette sa queue, ceci ˆ condition de disposer de l'objet nŽcessaire permettant de lui indiquer les cibles ˆ dŽmolir. On peut grimper sur ˆ peu prs tout le corps de la bte, de ses pattes jusqu'au sommet de son cr‰ne, ce qui n'est finalement pas sans rappeler les sŽquences d'escalade sur les mastodontes de Shadow of the Colossus. La comparaison prend d'autant plus de sens lorsque l'on doit s'accrocher ˆ la crŽature lors de phases de combat o elle se montre littŽralement dŽcha”nŽe, ou bien quand on doit lui arracher les pieux que les soldats ennemis lui ont plantŽ dans la peau. On se rend vraiment vite compte que le garon et Trico constituent un duo de plus en plus soudŽ ˆ chaque minute, peut-tre plus fort que celui constituŽ par Ico et Yorda quinze ans en arrire, de par la place qu'occupe Trico dans tous les ŽlŽments constitutifs de l'Ïuvre.

 

 

En effet, lorsque l'on commence ˆ rencontrer les premires difficultŽs exigeant que Trico se rende ˆ un point bien prŽcis, ou nous offre ˆ l'aide de son corps un ŽlŽment de dŽcor permettant de progresser (on pensera surtout ˆ sa longue queue, frŽquemment exploitŽe sous forme de corde), on rŽalise ˆ quel point l'expŽrience de gameplay proposŽe par Fumito Ueda est sans commune mesure avec les autres jeux d'aventure auxquels on pourrait la comparer. Exception faite d'une arme prŽcise (couplŽe aux pouvoirs de Trico) et de quelques objets que l'on peut dŽplacer avec difficultŽ (le garon est aussi agile et lŽger que faible), ˆ peu prs chaque action qui exigerait de tout jeu vidŽo un item ˆ chercher dans un inventaire se rŽsume ici aux interactions entre le personnagŽ jouŽ et son compagnon gŽant ˆ plumes. On ne peut progresser sans lui car il faut rŽgulirement le chevaucher pour franchir les prŽcipices que seuls ses incroyables sauts rendent futiles, ou monter plus haut dans des tours vertigineuses (tŽmoins d'une verticalitŽ architecturale assez fascinante, dont on parlera ultŽrieurement) ; ou bien, sans sa force brute, on ne triompherait d'absolument aucun combat, et ne pourrait dŽmolir aucun obstacle. Plus que jamais, le cÏur du gameplay de The Last Guardian rŽside dans la capacitŽ du joueur ˆ orienter ce PNJ massif dans des environnements parfois hostiles et incompatibles avec ses dimensions, et ˆ apprendre ˆ dresser cette bte sauvage qui semble ne nous vouloir que du bien, en tout cas de plus en plus au fil des heures ˆ errer dans l'immense forteresse dont on essaie ˆ tout prix de s'achapper. Cependant, si le concept est fascinant dans la thŽorie, reste ˆ voir comment la Team Ico l'a appliquŽ dans la pratique, et surtout, si la recette fonctionne.

 

 

 

 

Love your imperfections

 

 

C'est un fait : le concept de The Last Guardian, aussi sŽduisant soit-il sur le papier, se doit de confirmer clairement dans les faits. Cela passe par des exigences en terme de jouabilitŽ, de level design, et il faut l'avouer, nous avions tous trs peur du rŽsultat au vu du dŽveloppement chaotique du titre, entre changement de support, nombreux reports, sentiment d'annulation du projetÉ sans parler des premires previews pointant du doigt une maniabilitŽ datŽe que l'on sentait venir. Ici, il n'y a pas spŽcialement de miracle : oui, The Last Guardian accuse clairement les signes de l'‰ge, c'est un jeu PS3 – et pas de fin de gŽnŽration comme un The Last of UsÉ – magnifiŽ par la puissance de la PS4 notamment sur tout un tas d'effets de lumire. Mais si le maniement du garon est tout ˆ fait correct, la fluiditŽ de l'ensemble est trs alŽatoire. La plupart du temps, ce n'est pas spŽcialement dž ˆ un personnage injouable, mais plut™t ˆ une camŽra capricieuse (les rotations ˆ 360¡ sont bien gŽrŽes, mais c'est l'incapacitŽ de ladite camŽra de se montrer autonome dans des espaces confinŽs ou en plein combat qui fait grincer des dents), ˆ des chutes de framerate extrmement violentes par moments (l'animation impressionnante de Trico n'y Žtant pas Žtrangre), ainsi qu'ˆ un mapping des touches d'un autre ‰ge, qui n'a en fait pas ŽvoluŽ depuis ICO. Certes, on est en prŽsence de choix de boutons typiquement japonais, mais l'impossibilitŽ de les adapter ˆ sa guise, tout comme ce fichu ATH qui casse trop souvent l'immersion et qu'on aimerait pouvoir effacer de faon permanente, nuit quelque peu ˆ une jouabilitŽ qui se devait d'tre irrŽprochable pour que le plaisir de jeu soit total. Malheureusement, sur ce point, on risque parfois de perdre patience de temps en temps, et de se voir quelque peu g‰cher l'expŽrience globale. The Last Guardian reste jouable en l'Žtat, et il y a fort ˆ parier que beaucoup d'autres ŽlŽments nous permettent de le pardonner lˆ o on aurait littŽralement fustigŽ n'importe quel autre titre souffrant des mmes taresÉ

 

 

Attirant mais frustrant, dotŽ d'une jouabilitŽ pas toujours intuitive, techniquement datŽ, mais alors, qu'est-ce qui peut bien sauver The Last Guardian ? Il serait tentant de rŽpondre "tout le reste", parce qu'il y a de cela, mais autant s'expliquer, tant il y a de bonnes choses ˆ dire sur cette crŽation qui se sera tant faite attendre. D'abord, une maniabilitŽ pas exemplaire peut tout ˆ fait tre attŽnuŽe par un level design intelligent et des environnements fascinants ˆ parcourir. Lorgnant clairement du c™tŽ de la forteresse gŽante d'ICO, envahie par la verdure et mlŽe ˆ une rocaille que l'homme a renoncŽ ˆ tailler, le terrain de jeu proposŽ est sŽduisant, sait se renouveler en dŽpit de quelques (rares) redondances, et propose une verticalitŽ fort apprŽciable. Le sentiment d'immensitŽ que procure Trico en comparaison avec le garon est encore plus criant devant des prŽcipices impressionnants ˆ franchir, des tours dont on peine ˆ deviner le sommet, et la profondeur de chaque espace ˆ explorer, en plongŽe comme en contre-plongŽe. D'un point de vue strictement architectural, The Last Guardian est rŽellement fascinant, et nous renvoie ˆ notre petitesse et notre fragilitŽ humaine. On ne pourra jamais faire le tour de cet immense complexe, mme avec toute l'aide apportŽe par Trico, et on se contentera de chaque salle, chaque couloir, chaque jardinÉ auquel on peut avoir accs, volontairement ou non. De plus, une grande partie des environnements explorŽs proposent leurs Žnigmes propres, nŽcessitant souvent de trouver le levier adŽquat, briser des vitraux propageant des ondes qui terrorisent Trico, ou combattre avec l'aide de notre compagnon une horde de soldats bien dŽcidŽs ˆ nous emprisonner. Cela pourrait sembler redondant mais le rythme global se tient, chaque nouvelle dŽcouverte se savoure et pousse ˆ une rŽflexion mlŽe tant™t de crainte, tant™t d'impatience. Et surtout, on est trs souvent tributaire de l'attitude d'un Trico qu'on ne dompte pas si aisŽment : un point qui fait clairement dŽbat au sein des joueurs, et sur lequel il est grand temps de livrer un point de vueÉ forcŽment subjectif, mais avec sa part de rŽalisme.

 

 

 

 

Et si on se mettait au Trico ?

 

 

N'ayons pas peur des mots : si Trico (l'animal, donc) avait ŽtŽ ratŽ, The Last Guardian aurait toutes les chances de constituer un Žchec sur la globalitŽ. Seulement voilˆ, et ce n'est pas vraiment spoiler : la crŽature fantastique imaginŽe par Fumito Ueda est au-delˆ de la simple rŽussite. Prouesse technique admirable, character design attachant voire irrŽsistible, concept de gameplay ˆ lui tout seul, cet animal fabuleux incarne l'‰me d'une crŽation pourtant dotŽe d'un fort bel enrobage, mais que son ŽlŽment moteur porte ˆ bout de bras tout au long de l'aventure – une image plut™t bien vŽhiculŽe par sa capacitŽ ˆ sauver de la chute ou dŽbloquer son jeune "ma”tre" un nombre incalculable de fois. Bien sžr, tout est fait pour gonfler le capital sympathie de Trico ds les premires minutes de jeu, car crŽer un lien fort avec lui est indispensable pour ressentir les Žmotions que la Team Ico cherche ˆ nous faire vivre. Se contenter de progresser en y voyant un bte PNJ mignon mais aussi Žnorme que crŽtin, c'est passer ˆ c™tŽ du propos de l'Ïuvre, et il est tout ˆ fait possible que quiconque n'ayant jamais eu d'animal de compagnie ne puisse briser la barrire du virtuel et tŽmoigner de l'empathie requise pour apprŽcier Trico, et de fait le jeu dont il est l'ŽlŽment central, ˆ sa juste valeur.

 

 

Vous venez de franchir un passage particulirement complexe o Trico vous a ŽtŽ d'un soutien inestimable ? Vous pouvez grimper sur son dos, sur sa nuque, et le caresser pour le remercier et le dŽtendre aprs une Žpreuve dŽlicate pour les nerfs. Vous souhaitez juste lui tŽmoigner d'une marque d'affection dŽsintŽressŽe ? ‚a tombe bien, il penche souvent sa tte ˆ votre hauteur dans l'espoir d'une petite caresse sur son Žnorme museau. Vous lui lancez ou apportez de quoi se sustanter ? Il est probable qu'il joue avec la nourriture ˆ petits coups de patte avant de se dŽcider, au moment le plus inattendu, ˆ la gober avec une rage qui n'a d'Žgale que son fŽroce appŽtit. Vous vous baignez ? Jamais il ne vous laissera tranquille, et risque fort de crŽer un tsunami dans le plan d'eau o vous nagez en sautant dedans, faisant passer ObŽlix pour une danseuse Žtoile. Chaque attitude de Trico est d'un naturel animal saisissant, au point de se demander s'il n'a pas ŽtŽ conu ˆ travers des sŽances de capture de mouvements effectuŽes sur un chat ou un chien. En consŽquence, on crŽe une relation solide et chaque moment o le lien peut tre brisŽ nous inquite, nous fait prendre conscience de notre futilitŽ et de notre incapacitŽ ˆ Žvoluer sans lui ˆ terme. Plus l'histoire progresse, plus on craint une sŽparation dŽfinitive, dŽchirante, semblable ˆ celle de la perte d'un animal auquel on tenait depuis qu'on Žtait gosse. Il est indŽniable que l'animation et l'intelligence artificielle de Trico constituent la plus grande rŽussite de The Last Guardian, celle qui peut concrtement sauver le jeu tant elle le rend unique en son genre, et surtout, tant on se trouve dans une situation de jamais vu au sein d'une production qui avait pourtant tout du dŽjˆ vu en apparence initiale.

 

 

Il pourrait tre trop Žvident de succomber au charme de la crŽature qu'est Trico, qui plus est au travers de ses regards terriblement expressifs, chacun des cris, gŽmissements ou grognements qu'il peut Žmettre. Cependant, comme toute brave bte, Trico peut agacer, Žnerver, frustrer, rendre vraiment dingue. C'est sans doute sur ce point prŽcis que les joueurs seront le plus divisŽs, bien plus que sur l'Žvidente rŽussite technique et Žmotionnelle conue par la Team Ico. Au grŽ de votre progression, le garon appara”tra de plus en plus aux yeux de Trico comme son ma”tre – ou tout au plus comme le compagnon d'infortune ˆ aider ˆ tout prix pour sortir de lˆ – et leurs Žchanges prennent une autre dimension, basŽe sur les ordres et l'obŽissance. Au fil des Žpreuves qu'ils traversent tous deux, une confiance plus forte s'installe entre eux, et un des mŽcanismes de gameplay les plus complexes prend forme : le garon peut donner ˆ Trico tout un tas de directives claires (se rendre ˆ tel point, sauter, donner un coup de patte ˆ tel endroitÉ) auxquelles celui-ci se soustrait avec une docilitŽ trs alŽatoire.  S'il se montre relativement comprŽhensif la plupart du temps, Trico peut n'en avoir absolument rien ˆ faire de l'ordre que vous lui intimez, ou du lieu vers lequel vous tentez dŽsespŽrŽment de l'amener. Parfois, cela permet de rŽaliser que la solution n'est pas lˆ o l'on croyait, la bte indiquant elle-mme un passage qu'on n'avait pas forcŽment envisagŽ, et cela montre combien Trico est malin et presque indŽpendant. Seulement, cela peut tre aussi trs pŽnible car on a parfaitement rŽsolu une Žnigme mais on voit notre progression bloquŽe par cette IA rebelle qui nous dŽvisage avec la mme bonhomie exaspŽrante qu'un chat fier de lui aprs avoir fracassŽ un bibelot du haut d'une Žtagre d'un petit coup de patte provocateur. Loin d'tre soumis aux volontŽs du joueur, Trico est complexe ˆ apprŽhender et ˆ domestiquer, ce qui rendra sans nul doute compltement fous les speedrunners qui se risqueront ˆ leur exercice favori sur ce titre qui semble leur adresser un gros bras d'honneur – ˆ moins qu'il ne les nargue avec le trophŽe exigeant de finir le jeu en moins de cinq heures, ce qui ˆ premire vue semble tre un dŽfi particulirement retors.

 

 

 

 

Prs de 10 ans d'attente pour 15 heures d'Žvasion

 

 

Puisqu'on y est, parlons un peu durŽe de vie, et Žvolution scŽnaristique en mme temps. The Last Guardian se situe dans la moyenne des jeux d'aventure linŽaires et contemplatifs avec une part d'exploration limitŽe, ˆ savoir qu'il nous a fallu moins de quinze heures (trophŽe dŽdiŽ ˆ l'appui, une estimation tourne autour des 12-13 heures) pour en venir ˆ bout. Dans le tas, on dŽnombrera notamment plusieurs dizaines de minutes perdues sur deux salles dont les Žnigmes ont constituŽ un blocage irritant au possible, mais pour deux raisons opposŽes : la premire ˆ cause de Trico dont il Žtait quasi impossible d'obtenir ce qu'on attendait de lui, la deuxime pour cause de level design anormalemet exigeant et complexe mme si la phase concernŽe pouvait le justifier quelque peu. Malheureusement, The Last Guardian ne propose pas de rŽelle rejouabilitŽ faute de collectibles dignes d'intŽrt, ne permet aucunement de revenir ˆ une sŽquence prŽcise et rŽinitialise totalement la partie une fois terminŽe. Les chasseurs de trophŽes y trouveront une replay value toute relative mais qui risque de faire pencher le bilan du c™tŽ d'une frustration dans laquelle on baigne dŽjˆ un peu trop souvent, exigeant de refaire certainement plusieurs loops et surtout, risquant clairement de briser l'incroyable force narrative d'une expŽrience clairement unique et qui se suffit ˆ elle-mme. Non seulement ce jeu au charme irrŽsistible n'appelle pas de suite, mais il peut clairement n'tre vŽcu qu'une fois.

 

 

Le propos de The Last Guardian est clairement touchant. Il ne sera pas question d'en divulguer les principales ficelles ici, tant les sŽquences Žmotionnellement fortes s'encha”nent et nous dirigent inŽluctablement vers un dŽnouement sur lequel chacun se fera son propre jugement. Celui-ci reste d'ailleurs un des grands mystres de l'Žcriture du jeu. Durant une quinzaine d'heures grand maximum donc, on prend le temps de vivre une aventure passionnante et Žmouvante en acceptant son rythme lent mais ˆ l'impact extrmement fort, o le crŽateur de Trico fait Žtalage de toute sa science du conte numŽrique. Lˆ o un Hideo Kojima raconte et explique, Fumito Ueda se tait et suggre. La narration de The Last Guardian se base sur la voix off d'un narrateur adulte que l'on comprend tre le garon jouŽ, qui ne propose qu'une trs vague aide lorsqu'il nous sent perdus, et n'intervient quasiment que lorsque cela peut se justifier. Trs peu de choses sont dites ; on est en prŽsence d'un jeu vidŽo qui se contente de raconter une histoire via des dŽcors ˆ explorer, des images, une ambiance sonore, et une relation forte et palpable manette en main entre deux protagonistes que l'on veut ne jamais voir se sŽparer. L'origine d'ŽnormŽment d'ŽlŽments et des antagonistes n'est jamais vŽritablement expliquŽe, car Udea souhaite que le joueur se fasse sa propre interprŽtation. Cela rend de fait d'autant plus regrettable le choix d'un Žpilogue bien plus explicite dans son propos, et qui s'il est admirablement bien mis en scne, ne laisse pas vraiment de choix ˆ la libre interprŽtation, comme s'il voulait refermer brusquement une ŽpopŽe incroyable qu'on aurait aimŽ voir se terminer de faon plus ouverte.

 

 

Concluons sur une note artistique globale. Comme ŽvoquŽ ci-dessus, l'aventure tient en haleine son protagoniste environ quinze heures, en partant du principe que l'on prendra le temps d'admirer des dŽcors vraiment envožtants et de se laisser bercer par les compositions quasi parfaite de Takeshi Furukawa. Il serait facile de rŽduire The Last Guardian ˆ un de ces titres nous ayant tous permis d'employer une fois le terme "onirique" dans notre existence, au mme titre que les crŽations de thatgamecompany – Journey en tte – ou autres Ōkami. Cependant, que dire de plus ? Sans vŽritablement pousser la PS4 dans ses derniers retranchements, animation de Trico mise ˆ part, la dernire Ïuvre de Fumito Ueda est belle, mue par son cachet visuel unique bien que pourtant si reconnaissable, et on apprŽciera le pari d'avoir mis en scne un protagoniste tout en cel-shading dans des environnements qu'on qualifiera sans excs de photorŽalistes. Le garon a une ‰me, bien diffŽrente de celle de Trico, mais son petit c™tŽ The Wind Waker, avec ses clignements d'Ïil et regards dans le vague, le rend terriblement touchant, tout comme ses nombreux appels ˆ Trico (une touche spŽcifique Žtant rŽservŽe ˆ cette action) dans une langue dont on aimerait finalement presque davantage profiter. Pour finir sur ce plaisir des oreilles, que dire de ce sound design impeccable en tous points ? S'il Žtait prŽvisible que la bande son accompagnant l'aventure serait touchante, parfois Žpique, on ne s'attendait peut-tre pas ˆ la voir aussi discrte et mise en retrait la plupart du temps pour profiter d'innombrables bruitages et ambiances toujours parfaitement dans le ton. The Last Guardian avait de toute faon pour but de proposer un voyage dŽpaysant et Žmouvant, et il est indŽniable que sur cet objectif prŽcis, il ne commet aucune fausse note de bout en bout. Reste ˆ savoir si l'Žmotion et la touche artistique peuvent tout faireÉ

 

 

 

 

The Last Guardian est non seulement enfin fini, enfin sorti en rayon, mais Žgalement, son aventure est enfin terminŽe. Ë l'heure de la conclusion, il faut bien le reconna”tre, on est clairement partagŽ entre l'envie de dresser un bilan mitigŽ et le dŽsir de faire parler un coup de cÏur. La dernire crŽation de Fumito Ueda accuse les signes d'un dŽveloppement long et chaotique et semble bien nŽgliger un paquet de critres indispensables ˆ la rŽussite d'un jeu vidŽo moderne. Cependant, sa direction artistique formidable et unique, couplŽe ˆ une vŽritable aventure o les Žmotions et l'immersion sont tout sauf exagŽrŽes, peuvent clairement sauver la face et le placer du c™tŽ de ces expŽriences ˆ part que l'on a envie d'aimer. C'est toutefois en grande partie l'incroyable supplŽment d'‰me que constitue le personnage de Trico qui fait pencher la balance. Gr‰ce ˆ une histoire forte o l'on se sera rarement senti autant impliquŽ, et ˆ une intelligence artificielle fascinante et vivante comme jamais, The Last Guardian passe avec une insolente et Žvidente facilitŽ du statut de "jeu qu'on a envie d'aimer" ˆ "jeu qu'on se sent obligŽ d'aimer". Fruit d'une gestation interminable et d'un accouchement fort dŽlicat, le dernier titre de la Team Ico est une vŽritable perle rare, qui ne souhaite s'inscrire dans aucun courant vidŽoludique spŽcifique, nous raconte quelque chose d'unique en son genre, avec son charme si particulier, auquel il sera trs difficile de rester insensible. The Last Guardian est de ces titres complexes mais attachants, auxquels on se force un peu ˆ pardonner tout et n'importe quoi tellement il nous fait vivre une expŽrience originale et sans Žgal. La marque d'un grand jeu ? Possible. Celle d'un titre inoubliable ? Probablement. Ou bien tout simplement d'une Ïuvre dont il aurait ŽtŽ bien trop dommage de ne jamais profiter ? AssurŽment.



J'ai adorŽ / aimŽ :


+ Trico, qui mŽriterait plusieurs points distincts dans cette section

+ Un duo de personnages attachant et fortement bien pensŽ

+ Une nouvelle Ïuvre poŽtique fabuleuse de Fumito Ueda

+ Un beau mŽlange de douceur, de force brute et de fantastique

+ Bande son soignŽe, bien posŽe, rythmŽe comme il faut

+ ExpŽrience narrative forte qui fait travailler l'imagination

+ DurŽe de vie tout ˆ fait honorable pour une aventure linŽaire

+ Bien que limitŽes, les idŽes de gameplay sont sympa et intuitives

+ L'architecture et le level design, trs soignŽs et tout en verticalitŽ

+ Direction artistique terriblement chouette et unique en son genre

+ Une sorte de synthse de tout ce que la Team Ico a fait de mieux prŽcŽdemment

 


J'ai dŽtestŽ / pas aimŽ :

 

- Le framerate trs rŽgulirement en souffrance (sur PS4 de base, en tout cas)

- La camŽra qui ne se replace pas quand elle se coince au mauvais endroit

- Ces passages o on dŽpend d'une IA rebelle qui nous fait perdre du temps inutilement

- Des textures parfois vilaines qui donnent l'impression d'un jeu PS3 au remaster pas top

- Les indicateurs de touches qui rŽapparaissent alors qu'on conna”t la maniabilitŽ ˆ force

- Mapping des boutons pas super intuitif, voire d'un autre ‰ge

- Mme si c'est voulu, c'est trs linŽaire et sans ˆ-c™tŽs

- Pas mal de frustrations sur beaucoup d'aspects

- Une fin certes jolie mais qui peut dŽcevoir

- Vaut-il vraiment le coup d'tre rejouŽ ?

 

 

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